P. 158. Les Ardennes dans les Rapports de Vichy (5)

Publié le par Jean-Emile Andreux

Après le 7 Mai 1941 : cette synthèse au Maréchal ne laisse plus le moindre doute sur la volonté de colonisation des Ardennes...

 


 

"Il était une fois..." quand un Maréchal occupe 4 années de l'histoire de France...

 

 

9. Synthèse 7 Mai 1941

 

"I -  LES ACCORDS DU 7 MAI ET LA ZONE INTERDITE

... En ce qui concerne par contre la zone interdite, aucune modification ne semble encore avoir été apportée au régime d'exception qui pèse sur cette région de la façon dramatique que l'on sait et qui aboutit à sa séparation morale et matérielle du reste de la zone occupée.

Si la circulation des biens n'a jamais été l'objet de prohibitions particulièrement sévères, non plus que l'échange de correspondances ou de communications téléphoniques ou télégraphiques (sauf ne ce qui concerne le Nord et le Pas-de-Calais), le contrôle de la circulation des personnes a, semble-t-il, été renforcé dans le moment même où la population commençait à espérer une atténuation à la séparation absolue entre les deux zones. Les tolérances locales qui avaient persisté depuis le début de l'occupation, notamment pour la circulation des personnes munies de « petits laissez-passer », ont été supprimées. Dans la région des Ardennes un certain nombre de postes de garde ayant été retirés, la ligne a été minée. Et il semble que se fassent plus fréquents les cas où des sentinelles ont ouvert le feu sur des personnes qui essayaient de franchir le passage clandestinement. Par ailleurs les retards apportés par les services allemands à l'étude des dossiers qui leur avaient été soumis interdisent pratiquement jusqu'ici le regroupement des familles dont le chef est demeuré en zone interdite.

Tandis que persiste et que s'aggrave même peut-être l'isolement de la zone interdite par rapport au reste du pays, on note une extension extrêmement inquiétante de l'activité de l'organisme allemand dénommé « Ostland ». Il s'agit d'une entreprise théoriquement privée, mais dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'elle jouit de l'appui des Autorités d'occupation. Sous le prétexte d'améliorer le rendement agricole des régions où elle s'installe, elle procède à une véritable expropriation des cultivateurs français.

Cet organisme, qui a antérieurement procédé à l'exploitation d'importants territoires agricoles en Pologne, s'est fait progressivement attribuer la gestion par l'Autorité militaire allemande d'un grand nombre d'entreprises rurales dans les départements de la zone interdite.

On sait que les motifs invoqués pour cette mainmise sur les biens de nos agriculteurs sont, soit le non-retour des exploitants, soit une insuffisance dans le rendement. En fait il semble bien qu'il ne s'agisse pas de suppléer pour un temps déterminé des agriculteurs absents ou incapables. La société « Ostland » découpe les zones qu'elle entend exploiter sans soucis des limites des domaines et souvent sans se préoccuper des préparatifs ou même des ensemencements déjà réalisés. Elle construit des bâtiments nouveaux, donnant au total l'impression d'une organisation nouvelle qui se substitue à l'ancien mode d'exploitation de ces régions.

Les modalités de prise en charge sont quelque peu variables suivant les départements.

Au début les Autorités françaises n'étaient généralement prévenues qu'après les interventions. Actuellement, copie de la demande de mission faite au Feldkommandant est le plus souvent adressée, pour information, au Directeur des Services agricoles et la prise en charge est notifiée au Préfet par le Feldkommandant, sans attendre l'avis du Directeur des Services Agricoles.

L'exploitant français n'a alors plus le droit de disposer de ce qui se trouve sur l'exploitation. Il doit laisser le logement au chef de culture allemand. Il peut, si les occupants l'acceptent, rester sur sa ferme comme salarié. Il est parfois mis en demeure de partir dans un très bref délai (jusqu'à 3 d'heure).

Les ouvriers, les chefs de culture sont conservés, avec des salaires très supérieurs aux taux français et de nombreux avantages en nature.

Aucun contrat n'est signé. L'Ostland ne reconnaît pas les dettes contractées, ni les warrants ; elle met par contre, notamment les sucreries et les coopératives de blé, en demeure de lui payer des récoltes cependant faites et livrées par l'exploitant dépossédé.

Les besoins de l'Ostland en engrais, aliments du bétail, carburants, etc. sont satisfaits par priorité et généralement sans limite. Des réquisitions permettent parfois de trouver dans le voisinage le cheptel vif ou mort faisant défaut.

Les fermes de l'Ostland ont également reçu de la main-d'oeuvre étrangère retirée de certains départements côtiers, des équipes importantes de prisonniers de guerre et de chevaux considérés comme butin de guerre.

Des achats de chevaux ont été faits dans l'Ouest. Les Services français du ravitaillement ont dû d'autre part assurer la fourniture de 15 000 têtes de bovin maigre.

Certaines fermes prises en charge par l'Ostland étaient incontestablement délaissées (26) mais trop souvent d'autres sont en parfait état de production et disposent d'aménagements et de logements modernes. Parfois aussi ces fermes appartiennent à des prisonniers ou disparus de guerre dont les femmes, les familles ou les voisins ont, au prix de durs efforts, continué l'oeuvre.

 

Vers la fin du mois de mai la situation était la suivante :

 

Ardennes : L'Ostland contrôle la production agricole de plus de la moitié du département. Elle gère directement ou par prêts aux agriculteurs tout le troupeau des animaux abandonnés recueillis d'abord par l'armée, et qui comptait au début environ 30.000 bovins. Le Chef départemental de cette organisation annonçait récemment que les prises en charge du printemps 1941 porteraient sur environ 400 exploitations. Dans ce département, pour faciliter la culture mécanique, l'Ostland procède à de vastes remembrements supprimant bornes et clôtures, sans égard aux récoltes en terre et même aux petites exploitations en bon ordre de marche.

C'est dans ce département que l'exploitation allemande a pris de beaucoup la plus grande extension.

... La Délégation Générale a été avisée que le Gouvernement avait prescrit aux différents Secrétariats d'État de se mettre en rapport pour constituer une organisation devant permettre d'enlever à l'Ostland toute occasion d'occuper de nouvelles terres. Il importe en effet d'arrêter ces dépossessions dont sont victimes nos agriculteurs et d'obtenir même un maximum de rétrocessions. C'est là le résultat immédiat à atteindre. Mais il demeure que la question de l'Ostland ne constitue qu'un des aspects du problème général de la zone interdite. L'activité de cette Société, dont l'emprise ne déborde pas, il convient de le souligner, or de la zone interdite, fait craindre que le retour des populations ne soit pas de longtemps autorisé dans ces territoires réservés.

On peut voir là une manifestation de desseins lourds de menaces en ce qui concerne le statut futur de cette partie de notre pays. Si ces menaces venaient à être écartées, le problème de l'Ostland pourrait avoir été résolu, tout l'indique, sans difficulté."

 

Si d'aucuns avaient pu encore être bercés d'illusions, celles-ci finissent par s'effonder face à cette réalité implacable : les Ardennes sont majoritairement transformées et traitées en colonie agricole allemande. L'Ostland, la société chargée de la mise en place et de l'application de cette colonisation ne peut être évidemment confondue avec le Reichskommissariat Ostland. Soit l'administration des territoires occupés des pays baltes ainsi que de la Biélorussie.

Cette synthèse aussi précise qu'explicite, décrit les conséquences de la Circulaire n° 6 de la WOL. Remontant déjà au 22 novembre 1940, cette Circulaire (26) fixait les critères selon lesquels l'Ostland prenait possession de terres et biens :

- "les exploitations agricoles, les terrains et le matériel d'exploitation qui sont la possession des troupes ou qui sont administrés par elles ;

- les exploitations agricoles, les terrains ou le matériel d'exploitation qui sont abandonnés par les anciens propriétaires français ;

- les exploitations agricoles, dont les propriétaires sont rentrés mais qui ne sont pas exploitées comme il est nécessaire pour l'application des méthodes allemandes."

Ce Rapport français colle néanmoins aux vues allemandes quand il recourt à une hypocrisie certaine. Ainsi l'affirmation selon laquelle des fermes ardennaises sont "incontestablement délaissées". Les vraies causes restent soigneusement tues... A savoir tous ces agriculteurs bloqués à la ligne de démarcation et interdits de séjour chez eux-mêmes. Ils auraient apprécié cette présentation de leur sort : de victimes les voici devenus coupables d'abandons...

Pour tenter de mettre fin à l'hémorragie provoquée par la WOL, une conférence se déroule à Laon en ce printemps 1941. Les autorités allemandes laissèrent entendre que de nouvelles terres ne risquaient plus d'être confisquées. Paroles apaisantes mais qui restèrent totalement lettres mortes !

Le général Doyen (27) le constatait sans plus d'illusions dans une note confidentielle du 2 juin 1941 :

- "Les véritables buts poursuivis par l'Allemagne [...] n'ont pas pu encore être décelés : il semble bien, en tout cas, qu'il s'agisse de tout autre chose que d'obtenir des terres "abandonnées" ou "mal exploitées" un rendement supérieur. On peut craindre, en effet, que les Allemands ne visent, par ce moyen, à déraciner les populations paysannes françaises, propriétaires du sol, pour, soit leur interdire le retour en zone interdite, soit en faire un prolétariat agricole taillable et corvéable à merci."

 

Notes :

(26) In "La Délégation française auprès de la Commission allemande d'armistice", tome IV, p. 190.

(27) Président de la délégation française auprès de la Commission d'Armistice (de septembre 1940 à juillet 1941). Cette note était destinée à la délégation.

 

Publié dans Ardennes

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