P. 123. Les Mazures après la fermeture du Judenlager

Publié le par Jean-Emile Andreux

Après janvier 1944, le Judenlager va entrer dans l'oubli ou plus exactement devenir terrain de football...

 

Les témoignages sur le devenir du site du Judenlager après sa fermeture n'ont été, jusqu'ici, recueillis qu'en nombre très limité.

 

Marie-France Barbe (1) avait précédé les recherches dans son ouvrage (2) consacré à "La Résistance sur le plateau de Rocroy et ses versants" (3e Ed. s. d.). A la page 127, s'y expriment Louis Baudrillard et Fernand Thomassin :

- "Aussitôt après le débarquement, une nuit, les Allemands les {juifs du camp} ont emmenés... On n'a pas su pour où et ce sont les prisonniers civils qui ont démonté les baraquements. Aujourd'hui encore, les fondations restent visibles, pendant la saison sèche."

Les troubles de la mémoire jouent ici leur rôle déformant. La fermeture se situe aux 4-5 janvier 1944 et non après le débarquement de juin. Les derniers juifs des Mazures sont d'ailleurs repris sur le registre des entrées à Drancy en date du 5 janvier. Pour ensuite être portés sur les listes du convoi 66 du 20 janvier vers Auschwitz (3). Les civils auxquels il est fait allusion, sont des condamnés de droit commun - 5 mois minimum - mis au travail forcé aux Mazures après le renvoi de juifs non Belges sur Malines-Auschwitz, le 24 octobre 1942 (4).

 

Souvenirs de Louis Baudrillard, enfant des Mazures habitant juste sous le camp, entendu sur place, le 26 février 2002 :

- "Un matin, tout était vide dans le camp. Il était resté ouvert. Je l'ai vu moi-même ! Les baraques étaient fermées mais par la seule fenêtre en longueur, on voyait de la paille et des chiffons.
Les Allemands sont revenus un peu après. Ils ont démonté les baraques mais tout est resté ensuite sur place.

Ca été l'armée des brouettes. Chacun se servait. Des greniers entiers ont été faits au village avec des matériaux du camp. Et par exemple, le mur de la fille C... vient des briques du camp. Puis on a attendu sagement les Américains."

 

Jean Garand, archiviste de Revin auquel succèdera François Lorent (1), rédige un courrier le 4 août 1987 pour Danielle Delmaire (1), copie aux Archives municipales :

- "Au départ des Allemands, les Français saccagèrent les baraques pour en faire du feu et des abris, des cabanes à lapin etc..."

 

Mission belge en France, Rapport  "Camps douteux. Camp Les Mazures", 16 septembre 1948 (Service des victimes de la guerre - Bruxelles, Tr 86328/5) :

- "Les fondations des baraques existent encore."

Le mention "Camps douteux" demande une explication. Les Mazures furent d'abord répertoriées sous cette appellation suite à un premier Rapport de 1946. La Mission belge en France s'était en effet rendue non aux Mazures mais à Charleville même. En effet, sur les listes de juifs de Belgique mis au travail forcé pour l'Organisation Todt en France, jamais ne sont reprises "Les Mazures" mais bien "Charleville". La Mission y consulta les registres des prisons françaises et allemandes. Sans y trouver forcément de mention de juifs déportés de Belgique. Dirigée par Marie-Claire de Dorlodot, la Mission en déduisit que le camp des Mazures posait question quant à son existence même. Cette première impression fut donc corrigée en 1948 dans un second Rapport comportant en annexe un plan des lieux. Malheureusement cette annexe n'est plus jointe à la copie archivée au Service des victimes de la guerre.

 

Michel Grün (1), fils d'évadé du convoi Charleville-Drancy, première rencontre à Anvers, le 12 novembre 2002 :

- "Dans les années 54-56, mon père nous a conduits en vacances familiales à Waulsort. C'est à cette occasion qu'il nous a emmenés en bus jusqu'aux Mazures.

Il restait quelques traces des soubassements en briques des baraques.

Emu, mon père a déambulé seul dans l'enceinte du camp. C'était la première fois qu'il revenait sur place."

 

 

Juillet 2005 : suite à des conditions météorologiques exceptionnelles les soubassements de l'une des baraques se dessinent sur le sol du terrain de football ayant succédé au Judenlager des Mazures...

 

A ces témoignages s'ajoute un épisode en quelque sorte rocambolesque. Premier professionnel français à avoir soutenu ces recherches, François Lorent (1), archiviste de Revin, retrouva un natif de cette ville qui fut en son temps volontaire de l'Organisation Todt. Alors gamin soucieux d'échapper aux contraintes du travail en usine tel que subi par un apprenti, ce volontaire participa pour l'OT aux préparatifs de la construction du Judenlager des Mazures. Il oeuvra notamment aux soubassements en briques des baraques.

L'anonymat a été garanti à cet acteur des débuts des Mazures. A ce titre, ses souvenirs ont été consignés avec notamment un croquis relevant la disposition des baraques sur le site du camp. Mais au cours de l'hiver 2002-2003, il avertit François Lorent que l'une des baraques du Judenlager avait été remontée peu à l'écart du chemin en impasse conduisant au lieu-dit l'Abbaye. Nous nous y sommes précipités pour au moins la photographier, rêvant, pourquoi pas, d'un retour sur le site des Mazures de cette baraque transformée en musée... Peine perdue. Ce baraquement avait été démonté. Depuis, plus aucune nouvelle.

 

 Photographié sur les lieux de la baraque fantôme : François Lorent 

 

(1) Membres de l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures.

(2) Consulter la rubrique "Illustrations - Livres" du blog.

(3) Page 108 du blog.

(4) Emile Fontaine découvrit ainsi de l'intérieur le Judenlager puisqu'il fut condamné pour marché noir. En réalité, il fut intercepté par des gendarmes français alors qu'il avait détourné les denrées alimentaires d'une colonie de la WOL. Il les transportait à destination de ses maquis. Relire les pages d'hommages du blog.

 

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